12.09.08

Être un auteur de roman noirs

pantagruel_001_couvTexte de Claude Bathany. Illustration de Marc Lizano.
Dépot Légal 05/2008 - Première édition 123 ex n/s. ISBN - 2-916646-11-6. Fédération Française de Comix. Format 14x19 - 08 pages n&b - Piqûre métal - Couverture souple. Prix 3 euros port compris.

Sur le blog action-suspense de Claude le Nocher, voilà donc notre première chronique après le salon du Goeland masqué, à Penmarc'h, pour lequel nous avions sorti ce petit livre(t).

ÊTRE UN AUTEUR DE ROMANS NOIRS
Oui, c’est douloureux mais pourquoi se le cacher : depuis que je m’esquinte le cervelet devant ma vieille Remington -je vous assure, ça n’a rien d’un gag- pas une idée un brin originale ne m’a un tant soit peu échauffé le melon. Je le confesse et j’en vois déjà qui, avec une certaine ironie, me donneront acte de cet accès de sincérité.
Mon style, pourquoi en parler ? Une absence d’expression qui tourne au procédé ; une pauvreté d’imagination et d’écriture désespérante ; presque un phénomène de foire. Peut-être aurais-je dû tourner casaque depuis un bail, comme d’aucuns me l’ont maintes fois suggéré, reprendre le bar-tabac de tatie ou me lancer dans le commerce de cigares en gros.
C’est ce que j’aurais fait si un putain de fantasme ne m’avait tout crûment déglingué les synapses. Ce fantasme, je pourrais le nommer avec mon emphase habituelle « le fascinant et vénéneux mythe de l’auteur de romans noirs ». Il s’agit d’un cliché -un cliché à la peau dure et qui toujours a eu sur ma triste imagination un extravagant pouvoir de séduction.
Ainsi, toute l’enfance, planqué à dévorer des polars dans l’arrière-salle du bar-tabac de tatie, je n’ai jamais pu concevoir mon avenir ailleurs que devant une machine à écrire, clope au bec, bouteille de whisky à portée de main, torturant de mes doigts exténués un clavier encrassé de nicotine. La clope enfume la chambre du meublé où j’ai lamentablement échoué et, au cœur de la nuit, les cadavres de bouteilles s’empilent au pied de la table. Je m’éreinte à pondre mon polar mensuel, exploité par un éditeur alcoolo et tourmenté par un taulier pervers qui me menace d’expulsion à chaque échéance.
Aujourd’hui, j’en suis là ; enfin je caricature, pour l’instant je n’ai réussi à placer aucun de mes manuscrits et c’est encore tatie qui fait bouillir la marmite.
Donc, chaque fois que je me verrouille à ma table, le seul début de roman qui invariablement me monte au cigare tourne autour d’un écrivain de roman noir rivé à sa machine, clope au bec, bouteille de whisky à portée de main. Il loge dans un meublé sordide et rame comme un furieux pour joindre les deux bouts ; une femme qui l’a jeté semble le seul développement à peu près exploitable que je puisse greffer à mon récit : ça m’est d’autant plus facile qu’une femme m’a réellement jeté mais basta. Ensuite, assez souvent, je cale.
Un pote m’a dit : « Tu me fais l’effet d’un peintre qui se peindrait sans cesse en train de peindre » : un coup bas que j’ai encaissé sans broncher, l’habitude. C’est qu’ils s’imaginent tous qu’un cliché n’est qu’un cliché, que ça s’arrête là !
Bande de crevures ! Lorsqu’un cliché est fantasmé, on peut être certain que derrière s’y dissimule tout un univers, toujours ! Pour l’instant, j’en suis encore à l’image première, celle de l’auteur de romans noirs azertyuiopé à son clavier ; mais je ne désespère pas.
D’ailleurs, je pourrais très bien étoffer mon sujet ; par exemple en précisant que mon personnage trimbale une de ces visions à faire gerber n’importe quel gugusse d’une amicale des macchabées. La ville dans laquelle il traîne ses guêtres est pourrie jusqu’à la moelle, un vrai cul-de-basse-fosse de l’univers ; et lui aussi se trouve atteint par cette saloperie, le coeur gangrené de l’intérieur, même si -ça vous l’auriez deviné- il garde quelque chose de pur dans l’âme, la nostalgie de ce que le monde aurait été si le crime et la corruption n’avaient tout salopé.
Mais l’action s’amorce vraiment le soir où un meurtre est commis dans une chambre non loin de la sienne. Comble d’infortune, ce soir-là, notre auteur s’est tellement rincé qu’il a le foie en arche de Noé.
Mais pourquoi s’est-il rincé ? Parbleu, parce qu’il se rappelle -comme tous les soirs d’ailleurs cette femme qui l’a jeté dix ans plus tôt et ça lui fout un sacré coup de bambou ; d’où lui avant si sobre, sa chute dans la débine, l’alcool. Ok, ce chromo fleure bon le nanar de série Z. Dans ce cas, explorons un instant la jungle imaginaire de notre personnage ; n’est-elle pas somme toute balisée, ne présente-t-elle pas un parcours infiniment prévisible ?
Je m’explique : n’ayant aucune imagination pour ma pomme, je me vois mal jouer pour mon personnage les pompiers de service. Du coup, son manuscrit évoque un écrivain de roman noir rivé à sa machine, clope au bec, bouteille de whisky à portée de main… Mais je ne vais pas aller au-delà, sinon on est bon pour une construction en abîme, genre deux miroirs se faisant risettes en chiens de faïence. Toutefois, histoire de corser mon récit sans rien dévoiler, je laisse entendre que dans le manuscrit de mon bonhomme se trouve en filigrane la solution du meurtre commis dans une chambre non loin de la sienne. Futé, non ?
Mais sans doute brûlez-vous de savoir pourquoi a été commis un meurtre dans une chambre non loin de la sienne. Je ne crains pas de vous le révéler avec un authentique sentiment d’accablement : parce qu’a été commis un meurtre dans une chambre non loin de la mienne. Si j’écris ce mot en italique, c’est que, conformément à l’usage, il doit sous-entendre une vérité cachée, de celles sentant le soufre. Mais est-ce que j’expliquerais pourquoi ce mot est en italique si j’avais vraiment une vérité sentant le soufre à cacher ? Quoique peut-être fais-je ressortir ce mot en italique pour donner à penser qu’un tel excès de franchise me lave de tout soupçon, qu’en réalité je ne cache rien.
Mais admettons que j’instille le doute -comme je le fais- que je m’attarde sur ce mot en italique pour suggérer que je n’ai rien à cacher, laissant entendre que je ne poserais pas un regard si critique sur les raisons pour lesquelles je pointe ce mot en italique si réellement j’avais quelque chose de sulfureux à cacher… Suffit, brisons là ! Encore une construction en abîme, d’une misérable gratuité rhétorique. Là -là seul sans doute- est la force de l’écrivain, cette absurde faculté de recul, ce vertige nauséeux dont l’évocation des poupées gigognes au-dessus du comptoir de tatie -encore un souvenir d’enfance- est à l’origine de mes métaphores les plus éculées.
Reportons-nous donc plutôt à notre hypothèse de départ : si mon fantasme est de correspondre à cette image de l’auteur de romans noirs rivé à sa machine, clope au bec, bouteille de whisky à portée de main, conditions somme toute réalisables mais qu’une dernière soit la présence d’un cadavre dans une chambre non loin de la mienne, ne serait-il point envisageable que je sois le commanditaire de ce meurtre et ce, afin d’être l’auteur de romans noirs écrivant avec un cadavre dans une chambre non loin de la sienne ? Simple conjecture évidemment, aussi figurons-nous un policier bien vicelard, le genre visqueux, fouillant à mon insu ma chambre. Si, par malheur, découvrant mon manuscrit, il lui prenait la curiosité de le lire, il pourrait y dénicher cette coïncidence : la présence d’un cadavre dans une chambre non loin de celle de mon personnage.
Je pourrais arguer que c’est justement la présence du cadavre dans une chambre non loin de la mienne qui m’a suggéré ce rebondissement ; mais comme dans mon roman, lorsqu’un policier bien vicelard vient l’interroger après avoir lu son manuscrit, mon personnage use du même argument, ma position est difficilement tenable ; d’autant plus qu’en poursuivant sa lecture, ce policier découvre, preuve à l’appui, que mon personnage -il cachait bien son jeu l’infâme- est le commanditaire du meurtre ; et donc que...
Je sais ce que vous allez dire : il ne tient qu’à vous de changer la fin.
Impossible, manque d’imagination.

Je crois que je vais reprendre le bar-tabac de tatie.

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Posté par lizano à 10:22 - - Commentaires [0] - Permalien [#]


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